Leçons d’entrepreneur

L’entrepreneuriat est pour moi un art. Et comme pour tout art, c’est une quête perpétuelle pour le maîtriser. On n’est jamais sachant, il n’y a aucune omniscience, succès et échecs s’entrelacent, et l’essentiel reste de tendre, encore et toujours, vers une meilleure maîtrise de l’équilibre complexe qu’il requiert.

« Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;
Si l’attente pour toi ne cause trop grand peine
Si entendant mentir toi même tu ne mens,
ou si étant haï, tu ignores la haine,
Sans avoir l’air trop bon , ni parler trop sagement ;
Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un mot ;
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frères,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;
Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être que penseur ;
Si tu sais être dur, sans jamais être en rage,
Si tu sais être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral et pédant ;
Si tu vas dans la foule sans orgueil à tout rompre,
Ou frayes avec les rois sans te croire un héros ;
Si l’ami ni l’ennemi ne peuvent te corrompre ;
Si tout homme pour toi, compte, mais nul par trop ;
Alors les Rois les Dieux la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme mon fils
. »

Rudyard Kipling

Adrien Falcon

Mon future-self me dirait probablement que si j’ai été capable de vivre mes aventures entrepreneuriales avec autant de justesse que celle que Rudyard Kipling nous invite à méditer, alors j’aurai été un bon entrepreneur.

Et je ne saurai pas faire autrement, pour partager mes leçons entrepreneuriales, que de le faire en partant de cette dualité constante entre le bon et le mauvais, les hauts et les bas, le pire et le meilleur que ce type d’aventures proposent et portent intrinsèquement.
• Oui, entreprendre c’est génial. Et, oui, entreprendre c’est parfois terrible à vivre.
• Oui entreprendre c’est se sentir profondément libre. Et oui ça comprend aussi et systématiquement des risques.
• Oui, entreprendre c’est réussir une multitude de choses que beaucoup ne pensaient pas possible. Et oui entreprendre c’est aussi parfois donner raison aux détracteurs.

Il y a toujours une part lumineuse et une part sombre. Et l’essentiel réside probablement dans cette capacité à ne jamais se laisser berner et enfermer par aucune de ces deux faces. Dans l’entrepreneuriat, tout est une question d’équilibre constant, d’ajustement permanent. Et entreprendre c’est fondamentalement, pour moi, apprendre de chaque moment, pour essayer de faire toujours un peu, beaucoup, passionnément mieux à l’avenir.

Entreprendre. Pour le pire et le meilleur.

Entreprendre, c’est prendre des risques. C’est être, par nature, constamment à la limite, sur le fil de l’innovation. C’est proposer et créer des choses nouvelles, voire disruptives, et, parce qu’elles sont différentes, peuvent faire autant peur qu’elles enthousiasment, auront du mal à émerger, et rencontreront toujours des résistances extrêmement fortes.

Comme dans un mariage, il faut être donc prêt à vivre ses aventures entrepreneuriales, pour le meilleur et pour le pire — en vivant des bonheurs intenses quand ce dont on a rêvé se réalise, et en traversant, parfois, des épreuves qu’on n’aurait jamais imaginées, et qu’on ne souhaiterait à personne.

Entreprendre, ce n’est jamais anodin. C’est prendre des risques professionnels, personnels, financiers, légaux, et tant d’autres… Et il faut en être conscient. Et cela ne doit bloquer personne. Certainement pas celles et ceux pour qui cette envie de créer est une nécessité existentielle. Comment serait-il possible de ne pas créer, aussi risqué que cela puisse être, quand cela relève d’un besoin vital ? Un artiste crée par nécessité d’exprimer et de proposer sa vision du monde à travers son oeuvre. Un vrai entrepreneur a le même moteur.

Pour réussir, il faut, au delà d’avoir ce besoin de création chevillé au corps, accepter la chute comme une étape possible, et même souvent incontournable. Sans jamais en faire une excuse, mais en l’acceptant comme un paramètre de base pour ce type d’aventure. Un paramètre qu’il faut “simplement” dépasser.

Tout entrepreneur qui n’est pas conscient du risque qu’il prend, et qui n’est pas prêt à accepter l’échec, ne pourra pas libérer son potentiel et ce que j’appelle son “génie” entrepreneurial. C’est comme un grimpeur de haut niveau. C’est le dépassement de sa peur, et l’apprentissage de ce dépassement, qui lui permettra de réaliser ses exploits. Pas le fait qu’il soit une tête brûlée sans aucune conscience du risque qu’il prend. Ceux là ne sont, pour la plupart, plus là pour en parler.

Plus largement, tout acteur de l’écosystème de l’entrepreneuriat — investisseurs, observateurs et commentateurs en tout genre — qui ne comprend pas cela, démontre au mieux son immaturité sur le sujet, au pire son incompétence. Une incompétence qui, lorsqu’elle est portée par des personnes influentes, peut être particulièrement délétère et destructrice quand on les reçoit en tant qu’entrepreneur. Il faut savoir entendre la critique, se construire avec, respecter le cadre juridique dans lequel on évolue, travailler avec éthique, faire de son mieux, mais pour le reste, savoir aussi se détacher des commentaires toxiques dans leur forme, des injonctions vides de fond, ou des jugements stériles, souvent portées par des personnes qui n’ont jamais été entrepreneur et ne savent pas de quoi elles parlent.

Entreprendre donc. Pour le pire et le meilleur. En le faisant par besoin existentiel. En acceptant la part de risque. En apprenant à chaque nouveaux pas.

Entreprendre pour le meilleur

Le meilleur de l’entrepreneuriat, c’est la liberté de créer. C’est ce moment où une idée embryonnaire, devient petit à petit un projet concret. Imaginer un produit, une solution, un service qui pourrait changer la donne, et voir cette vision prendre forme, étape par étape. Il n’y a rien de plus stimulant que de se lancer dans une aventure, de bâtir quelque chose en partant de zéro, et d’ajuster les détails au fur et à mesure. C’est un processus à la fois chaotique et magique, où chaque petit progrès est une victoire en soi. Cette sensation de liberté totale, sans les contraintes d’une hiérarchie imposée, permet d’oser, d’expérimenter et de rêver grand.

Le meilleur de l’entrepreneuriat, c’est de pouvoir le faire avec les bonnes personnes. Les gens avec qui l’on choisit de s’associer et de partager cette aventure. Travailler avec des co-fondateurs, des collaborateurs, des partenaires qui partagent cette même passion, ce même désir de faire avancer les choses : c’est ce qui rend l’entrepreneuriat vraiment unique. Ce loin d’être juste du “business”, c’est une expérience humaine intense. Les moments de rire, les discussions de fond, les brainstormings où les idées fusent, les victoires partagées, mais aussi les échecs qui soudent encore plus les liens humains. C’est une aventure collective, où chaque personne apporte sa touche, son expertise, sa vision.

Enfin, il y a la croissance, cet aspect qui valide concrètement l’impact du travail. Quand les premiers clients arrivent, quand les chiffres commencent à s’envoler, quand le produit se diffuse plus largement, et que l’on voit les retours se multiplier, c’est une bouffée d’oxygène. C’est la satisfaction de voir que l’on a non seulement répondu à un besoin, mais qu’on a trouvé son marché. Il y a ce moment magique où les métriques se densifient, où les ventes s’accélèrent, et où l’équipe est enfin récompensée pour son investissement.

Ce sentiment d’accomplissement — de voir son projet prendre son envol, de voir ses chiffres croître, de voir l’entreprise trouver son audience — nourrit l’entrepreneur dans la durée. C’est la validation de l’idée, du travail, et de la mission. C’est là que l’entrepreneuriat prend tout son sens. Il s’agit de la certitude d’avoir créé quelque chose de tangible, de véritablement utile, tout en étant entouré de personnes qui partagent cette mission. Oui, l’argent qui en découle est aussi un accomplissement — parce que c’est ce qui permet de sécuriser l’avenir de l’entreprise, de mieux rémunérer ses équipes, et de réinvestir dans ce qu’on construit. Et oui, une fois la solidité de l’entreprise assurée, il peut aussi permettre un retour sur investissement à titre personnel, et offrir parfois un confort de vie ainsi qu’une sécurité financière différente. Mais ce n’est pas — et ne devrait jamais être — une quête d’enrichissement personnel. Et certainement pas déconnectée de l’impact réel et des résultats financiers de l’entreprise. Ceux qui prêchent cette logique — entrepreneurs ou non — sont, au mieux, hors sol, ni solides ni sains, et, au pire, de vrais imposteurs, voire des escrocs. Le vrai accomplissement, c’est d’avoir bâti quelque chose qui fonctionne, aligné avec la vision et la mission de son entreprise. C’est la plus grande récompense qu’un entrepreneur puisse recevoir.

Je ai eu la chance de vivre le meilleur avec Deliveroo, avec Wave, avec Millimetr et plus généralement dans toutes mes aventures intra- et entrepreneuriales qui font partie de mon histoire. Je ne connais pas un seul entrepreneur qui ne l’a pas vécu à un moment, à son niveau. Et je le souhaite à toutes celles et à tous ceux qui ont des idées, sont sincèrement animées par elle, et ont envie de les proposer, concrètement, au reste du monde.

Entreprendre pour le pire

Le pire de l’entrepreneuriat commence, selon mon experience, quasiment toujours par un problème inter-relationnel. Avec son cofondateur, son équipe, ses investisseurs, ses clients, ses partenaires, ses concurrents, certains observateurs. “L’enfer c’est les autres” disait Jean-Paul Sartre. L’enfer dans l’entrepreneuriat vient très souvent d’une tension relationnelle.

Cela commence avec ses propres tensions, en tant qu’entrepreneur. Ces moments où l’on ressent que l’on se perd entre ce qu’on veut vivre vraiment et ce que le rôle de fondateur, et notamment de CEO, impose et avec lequel on est pas toujours aligné. Une prise de parole en public, une routine managerial, travailler tard un week-end, ou bien encore la nécessité de communiquer de manière rassurante alors même que tout semble s’effondrer. Tout un tas de moments qui génèrent progressivement un sentiment profond de solitude.

C’est cette sensation, à certains moments, de ne pouvoir compter que sur soi-même, même lorsqu’on est entouré. Une solitude qui se fait particulièrement sentir dans les moments où tout bascule : pression financière, gestion de crises, remises en question stratégiques, tensions managériales, difficultés administratives ou légales, ou encore des décisions difficiles concernant parfois des collaborateurs proches. Autant d’éléments qui rendent cette solitude parfois intense et violente.

Les relations avec les co-fondateurs sont souvent la clé pour surmonter ces épreuves, mais elles peuvent aussi devenir un terrain miné. Ce qui commence comme une aventure partagée, nourrie par la même passion, peut se transformer en un conflit larvé puis carrément ouvert. La communication se dégrade, les attentes ne sont plus claires, la confiance vacille. Au point parfois d’en arriver à l’unique issue acceptable, se séparer. C’est un échec douloureux pour tous, et une perte évidente de temps, et parfois de chance, pour le projet.

Viennent ensuite, quasiment systématiquement, les problèmes de management de l’équipe. Les attentes, qu’on pose soi-même, sont parfois irréalistes, et il est difficile de maintenir l’engagement de certains employés, aussi compétents et engagés qu’ils soient. L’intensité du projet et son importance qu’on ressent en tant que fondateur, ne sera jamais la leurs. Et c’est normal. Il n’en reste pas moins que cela créé des tensions et incompréhensions parfois difficiles à vivre, expliquer, et réparer. Et quand, de surcroît, les performances se dégradent, et qu’il en découle un alignement qui se dégrade, il faut souvent avoir des discussions dures à mener, et parfois en arriver à prendre des décisions difficiles. Se séparer d’un membre de l’équipe. Même quand c’est nécessaire, ce n’est jamais facile. Et, le faire intelligemment pour toutes les parties prenantes, l’est encore plus.

Les relations avec les investisseurs apportent aussi leur lot de difficultés. Ils sont des partenaires essentiels, dont l’investissement et la présence, rassure dès leur entrée au capital, et, pour les meilleurs d’entre eux, aide à prendre de bonnes décisions. Mais, par nature, leur rapport au temps est différent. Leur rapport au risque aussi. On oublie souvent que pour la plupart des VCs par exemple, leur métier consiste à faire prendre un maximum de risque, tordre la réalité de l’execution, pour accélérer le retour sur investissement. Quitte à ce que ça passe ou ça casse. Et, le temps passant, la pression pour obtenir des résultats rapides peut entrer en conflit avec la nécessité d’une approche pérenne. Quand les résultats ne sont pas au rendez-vous, les injonctions contradictoires se révèlent : « accélérer et sortir du bois », mais « rester prudent, faire de la qualité », « prendre des risques », mais « sécuriser le cash des 18 prochains mois ». Cette tension entre réalité de l’execution et vision long terme de l’entrepreneur, et réalité des cycles des fonds et pression sur les résultats court-terme qui en découlent peut rapidement déstabiliser l’entrepreneur, et pire, lui faire prendre des décisions avec lesquelles il n’est profondément pas aligné. C’est contre-productif pour tous, et il faut savoir le gérer, le dépasser, l’expliquer intelligemment car c’est une relation de la première importance qui doit être protéger dans la durée.

Enfin, s’ajoutent toutes les problématiques liés à l’environnement externe. Les critiques des clients, parfois injustifiées, parfois virulentes, peuvent être très difficiles à entendre et vivre, surtout quand toute l’équipe fait de son mieux et s’épuise pour livrer un service ou produit de qualité. Les incompétences, voire malheureusement les conflit d’intérêts, ou pire les escroqueries, de certains conseillers, financiers ou légaux par exemple, peuvent mener à des dynamiques et erreurs très lourdes de conséquences, aussi bien pour l’entreprise qu’à titre parfois personnel. Les médias, eux, peuvent déformer la réalité, privilégiant parfois un narratif sensationnaliste qui ne correspond que peu ou proue aux faits, avec, parfois, des conséquences destructrices et sans fondement pour la réputation d’une entreprise, voire d’une personne. Une liste évidemment non exhaustive qui illustre toute la difficulté et friction que peuvent générées, auprès de tiers extérieurs, la proposition d’un projet innovant.

Tous ces défis ont un impact personnel évident. Le stress, la fatigue, les doutes, ou encore l’absence de moments de qualité avec sa famille et ses amis finit par se faire sentir. Ne pas savoir couper, ne pas réussir à préserver ces moments essentiels, peut aller au détriment de sa vie sociale et de ses relations personnelles, et avoir malheureusement parfois des conséquences dramatiques dans certains cas.

J’ai aussi vécu le pire aussi dans mes aventures, que ce soit par exemple avec Deliveroo ou Wave. Et c’est important de le dire et souligner. Parce qu’en le reconnaissant, on peut d’autant plus sincèrement affirmer que malgré ces moments sombres, voire ténébreux, ça vaut le coup d’entreprendre, que ça rend heureux, que ça nourrit, forge et fait grandir, qu’on ne regrette rien, et qu’aussi risqué que cela puisse être, oui, entreprendre c’est génial.

Entreprendre. Et bien le vivre.

Donc oui entreprendre c’est fantastique et pour le vivre comme tel, il faut être prêt à se lancer dans cette aventure, pour le meilleur et pour le pire. Et comme lorsque l’on s’engage en se mariant, bien vivre son parcours d’entrepreneur, demande probablement de poser clairement pourquoi on le fait et avec quelles valeurs et principes on veut le vivre. C’est avant tout savoir qui on est, ce qu’on veut, et pourquoi on se lance. C’est avoir une vision claire tout en restant fidèle à ses valeurs, sans se laisser dévier par la pression extérieure. C’est travailler et re-travailler constamment sa résilience et sa clairvoyance pour ne pas perdre de vue l’essentiel, même quand les choses se compliquent. Apprendre, toujours, peu importe si les nouvelles sont bonnes ou mauvaises, ça fait partie du processus. Et c’est là, pour boucler la boucle, et revenir sur ma mission, que, selon moi, le coaching entre en jeu, pour prendre le bon niveau de recul, challenger ses choix, et ajuster sa trajectoire. Et, in fine, bien vivre son aventure.

Pour aller plus loin:
• Deliveroo par Adrien Falcon : pour le meilleur et pour le pire
• Wave par Adrien Falcon : pour le meilleur et pour le pire

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